Culture japonaise : la cérémonie du thé
C’est probablement le rituel traditionnel le plus célèbre du Japon. La cérémonie du thé, évoquée dans de nombreuses œuvres, est un art cherchant l’épure et la simplicité. Mais rien n’est plus complexe à atteindre !
Aux racines du thé
Selon la légende, c’est un moine Chinois qui aurait introduit le thé au 9e siècle dans l’archipel nippon. Mais c’est à partir du 12e siècle qu’apparaît une variété particulière de cette plante : le matcha. Un prêtre bouddhiste, Eisai, aurait développé la pratique de le consommer sous forme de poudre diluée dans de l’eau chaude en revenant d’un voyage en Chine.
Peu après, cette même Chine se retrouve bouleversée par de multiples conflits (invasion mongole, guerre civile…). Par conséquent, importer des produits chinois devient hors de prix. Et le thé ne fait pas exception ! Pour les seigneurs nippons des 13e et 14e siècles, consommer du thé permet d’exhiber sa richesse. Il faut donc en faire tout un cérémonial pour impressionner encore plus ses invités ! Le shôgun Yoshimasa Ashikaga (1436–190) prévoit ainsi une salle consacrée exclusivement au thé dans la demeure qu’il fait construire pour sa retraite.

Tout bascule avec Sen no Rikyû (1522–1591). Ce maître de thé, adoubé par Toyotomi Hideyoshi, est un des unificateurs du Japon (voir dossier Otaku Manga n° 9). Plus que la surabondance de moyens, il privilégie l’humilité, le naturel, et va jusqu’à y inclure l’imperfection. Adieu la vaisselle de luxe et les tentures ; place à des objets simples et des salles modestes : c’est aux participants de la cérémonie de trouver la beauté de ce qui les entoure en y consacrant leur temps et leur attention.
Il développe le concept ichigo ichie (« une fois, une rencontre ») : chaque rencontre entre le maître de thé et le(s) participant(s) sera unique et à savourer comme un instant précieux qui ne pourra jamais se répéter. Même en faisant tous les efforts possibles, le thé ne sera pas dosé de la même manière, les gestes seront différents… et c’est cette singularité qui fait le charme de chaque cérémonie. C’est probablement le rituel traditionnel le plus célèbre du Japon.
Le savais-tu ?
La cérémonie du thé fait partie des trois arts traditionnels du raffinement au Japon. Les deux autres sont l’ikebana, l’art de la composition florale, et le kodo, l’art d’apprécier les parfums, beaucoup moins connus à l’international !
L’ABC du thé
Il existe aujourd’hui plusieurs dizaines d’écoles de thé, qui se distinguent par de subtiles variations. Mais elles respectent les mêmes
règles, à commencer par le lieu où se déroule la cérémonie, le chashitsu, pavillon sur mesure avec un sol en tatami à la décoration rustique. Le maître de thé utilise les mêmes ustensiles : une boîte à thé (natsume), un bol (chawan), une tige de bambou pour y verser le thé (chashaku) et un fouet en bambou (chashu). Selon les préférences de chaque maître, leurs dimensions varient.

Le rituel est immuable. Les invités se déchaussent et entrent dans la salle d’attente du pavillon de thé. Ils sont reçus par le maître ou la maîtresse de thé, qui a revêtu un kimono. Ils doivent ensuite se purifier en se lavant les mains et en se rinçant la bouche. Ils peuvent alors pénétrer dans le pavillon de thé où ils s’assoient en position seiza, sur les tibias. En dehors de quelques compliments sur la décoration, la conversation est réduite au minimum : il faut mettre à profit tous ses sens (bruit de l’eau, odeur de l’encens, beauté du pavillon, contact du tatami…) pour apprécier l’instant à sa juste mesure.
Le maître de thé nettoie ses ustensiles et les place dans un ordre précis avec des gestes codifiés avant de commencer la préparation. Il
choisit la dose de matcha pour faire un thé fort ou léger, la dilue dans une quantité d’eau chaude mesurée avec soin, et la fouette pour obtenir un mélange mousseux. Le bol est alors servi à l’invité d’honneur de manière à lui présenter sa plus belle face. L’invité prend bien soin de le pivoter pour ne pas boire à cet endroit, prend une première gorgée et répond au maître qui lui demande si le thé est à son goût. Deux petites gorgées supplémentaires, et il essuie le bol avec une serviette blanche (chakin) avant de le passer à l’invité suivant, qui répète le processus. Dans le cas d’un thé léger, chaque invité a son bol personnel. Le thé peut être accompagné d’un wagashi, pâtisserie traditionnelle qui contrebalancera son amertume.

Une fois le bol terminé, il revient au maître de thé, qui nettoie à nouveau ses instruments devant les invités. Ceux-ci peuvent alors les admirer de près : il s’agit de modèles uniques, parfois vieux de centaines d’années ! Il est alors temps pour eux de repartir, après avoir passé un instant unique ayant duré une à quatre heures.
Étonnamment, on trouve peu de titres consacrés à l’art du thé en manga et en anime. En revanche, il n’est pas rare de voir des personnages (secondaires) spécialisés dans cet art, le plus souvent des maîtres. Une manière de rappeler combien ce rituel séculaire reste encore gravé dans l’ADN japonais actuel. Toute l’équipe d’Otaku Manga ne saurait trop te recommander de vivre au moins une fois cette expérience. Mais attention : après, tu ne pourras plus jamais boire de matcha latte hyper-sucré !
Matthieu Pinon